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Tribu Snorkeling numéro 3 - octobre décembre 2008
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La trajectoire de l’homme-canon
L’aventure a commencé au début des années 2000, au camp d’Awlad Baraka, sur la côte sud égyptienne. La destination était encore confidentielle, et la jeune base montée par Ayman Taher loin d’offrir le confort des hôtels implantés au Nord du pays : quelques tentes tournées vers la mer, une officine centrale, un bateau, une jeep, et le désert.Philippe Vingler cherchait quelque chose de simple pour son premier séjour en mer Rouge. Il ne savait pas qu’il en reviendrait en homme-canon.
Il n’a pas fallu deux jours aux Egyptiens du camp pour donner à Philippe un tel surnom. Plus que sa tenue de nage tropicale, sa motivation les avait rapidement surpris. Sa volonté à nager un peu plus chaque jour avec les dauphins, à observer leurs comportements, essayer de les reproduire, jusqu’à se faire accepter du groupe. Un client pas comme les autres assurément.
« Il faut bien observer la position de la caudale, prévient Philippe. Soit elle est en action de poussée, soit elle est en action de relevé ; c’est le même mouvement dynamique que l’on retrouve dans la nage en monopalme. Les dauphins se regroupent souvent par deux ou trois dans un banc, et ils suivent le même mouvement : certains tirent, d’autres poussent. Le but, c’est d’arriver à prendre leur rythme. Parfois ça va tout seul. Est-ce parce que tu nages à la bonne vitesse ? Ou alors tu te fais prendre par le courant qu’ils génèrent, comme un phénomène d’aspiration ? Je crois plutôt qu’ils te tolèrent. Les dauphins sont comme les chats, ce sont eux qui décident s’ils ont envie de jouer. » Le jour où ils l’ont accepté comme leader du groupe a été une grande satisfaction. Le temps d’une nage de trente ou quarante mètres, « puis un dauphin m’a remonté, comme dans un peloton de course cycliste, et il a repris la tête. C’était extraordinaire ».
Philippe Vingler n’a pas toujours été nageur. Il se destinait plutôt à vivre en haut des cimes. A 25 ans, il était compétiteur international de ski de fond, voulait être moniteur, idéalement accompagnateur de moyenne montagne. Il a appris à skier très tôt. Les grands froids, la neige qui recouvre tout à perte de vue, étincelante sous le soleil. La nature sauvage, les grands espaces… Il a toujours adoré ces ambiances.
Un grave accident de ski a tout remis en cause. Sa jambe droite a été sauvée in extremis, il a fallu recourir à des greffes osseuses, soigner les multiples complications infectieuses : plus d’un an d’immobilisation et des rêves de carrière sportive brisés - qui ne l’empêcheront pas, pourtant, de rechausser les skis après cette longue période de convalescence. Même s’il a bien récupéré, Philippe garde des séquelles. Les appuis sur sa jambe sont fragiles, marcher trop longtemps le fatigue et les transports en commun sont éprouvants ; une cane l’aide au quotidien à soulager le poids de la station debout.
Cet accident en pleine ascension lui fait prendre un virage à 180 degrés. Philippe s’investit dans ses études scientifiques, présente sa thèse – les techniques appliquées à l’hormonologie – et monte à Paris. Il trouve un premier emploi à Londres comme entomologiste (spécialiste des insectes). Très vite, il est embauché comme biochimiste par le n°1 mondial des cosmétiques, à Paris. Une nouvelle carrière s’ouvre, prestigieuse. Il travaille avec un prix Nobel. Il participe à des congrès dans le monde entier, s’envole régulièrement pour l’Australie ou les îles des Philippines. C’est grâce à son métier, finalement, qu’il va découvrir la mer, prendre un masque et un tuba pour visiter le lagon d’un pays tropical. Peu importe qu’il nage sans technique, il s’achète une paire de palmes et décide de s’offrir trois semaines à un mois de snorkeling chaque année. Il retourne en Australie, aux Philippines. En 1995, c’est la découverte de la Polynésie, magique et féérique. Il s’émerveille dans le lagon, apprend les techniques de pêche du maï-maï (la dorade coryphène) avec les locaux, s’effraie à la vue des petits requins dans les passes.
Philippe a beaucoup progressé depuis.
En cinq ans, il est passé du statut de découvreur à celui d’explorateur. Il a appris à mieux nager, s’est inscrit au Paris Palme Olympique, dans le 15e arrondissement de Paris. « Francine Goujon, notre entraineur, était aussi skieuse de fond, elle a été sensible à ma demande et m’a beaucoup aidé. Elle nous répétait toujours ‘Quand vous nagez vous glissez, quand vous nagez vous glissez’. C’est vrai que le geste du crawl, c’est celui du ski de fond : il est alternatif, en un temps, deux temps ou trois temps, et avec des temps d’arrêts les plus courts possible pour relancer de suite.
J’ai suivi les entrainements pendant un an, en section loisir. C’était parfois assez costaud ! On faisait 800 m de nage en début d’entraînement, puis de la technique : apprendre à onduler, faire des fractionnés… Cela m’a appris à être nettement plus à l’aise dans l’eau. Mais nager en piscine ne m’intéressait pas ; je voulais nager dans la nature. Et j’en savais assez pour me débrouiller. »
Philippe était sans doute prêt pour les dauphins. La rencontre avec le banc de soixante sur Ras Samadaï le premier jour l’a bluffé. « Pendant trois semaines, j’y suis retourné tous les matins. Les moniteurs du camp m’emmenaient très tôt sur le site, avant de rejoindre les plongeurs. J’étais souvent seul avec eux. » A chaque sortie, il veut rester un peu plus, suivre les dauphins, aller explorer le récif. Les guides l’ont cru fou le matin où il a annoncé qu’il rentrerait au camp à la nage ! Il lui arrivait aussi de prendre le bus et de remonter la côte sur 8-10 kilomètres. Il se faisait déposer au coin du récif et redescendait à la palme. « Je voulais voir ce que j’étais capable de faire sans trop d’effort. »
Progressivement, Philippe adapte ses conditions de nage, il commence à s’équiper : après avoir vécu un ou deux retours fiévreux, il doit parer à la déshydrations en mer ; la faim est secondaire.
Ce premier séjour de trois semaines sera aussi l’occasion d’explorer la mangrove et de faire de nouvelles rencontres. Celle du débonnaire et fragile dugong au détour d’un herbier l’a fasciné. « Je ne pouvais plus m’en détacher. Malgré mes soucis de tympans, je suis descendu à quelques mètres pour le rejoindre. Il était en train de brouter. J’aurais bien fait comme lui pour voir comme il réagit, mais je n’ai pas osé ! »
Philippe est revenu l’automne suivant au camp d’Awlad Baraka. Il avait peaufiné son matériel et son entrainement. Son projet aussi, qui l’avait occupé de longs mois : organiser une descente le long de la côte égyptienne sur une centaine de kilomètres. L’expédition partirait du camp, direction le sud ; à raison de 10 à 15 kilomètres par jour, elle pourrait atteindre le camp suivant en 8-10 jours. Il suffisait de prendre la jeep et d’emmener un cuisinier ! Philippe n’a pas eu trop à argumenter pour convaincre son ami responsable du camp. Demande faite aux autorités, l’équipée s’est vite constituée : le cuisto donc, Zizou le responsable des opérations, Philippe l’homme-canon, et les moniteurs qui l’accompagneraient dans l’eau à tour de rôle, à chacune de ses étapes. Ils devaient être cinq ou six à prendre le départ le lendemain soir. Philippe à la nage avec son binôme, le reste de l’équipage par la route avec tout le matériel de campement. Philippe était fin prêt. Il avait tout millimétré pour un maximum de confort et d’efficacité : le sac à dos, les litres d’eau, les olives, les bouées gonflables pour se reposer, le petit matériel de rechange et de bricolage, au cas où.
Ils n’ont fait que 50 kilomètres. Au moment du départ, les autorités ne voyaient plus d’un très bon œil cette équipée sauvage et ne voulaient pas avoir à surveiller un campement la nuit, loin de tout. Ils pouvaient s’amuser à nager, à condition qu’ils rentrent au camp chaque soir. Un nouvel itinéraire a été tracé sur la carte, avec un départ situé 20 km en amont du camp et une arrivée prévue une trentaine de kilomètres au sud, ce qui permettait de respecter les engagements.
Philippe a eu des étapes difficiles mais il ne s’en souvient plus vraiment. Il plongeait dans la mer Rouge au lever du soleil. Pendant quatre jours, il a repéré des coins de randonnée magnifiques pour ses amis, des jardins d’anémones, des zones de coraux extraordinaires.
Depuis il n’est pas retourné en Egypte. Il pense souvent à l’expédition des 100, au grand voyage à la palme qu’il aurait pu faire. Il reviendra un jour. Il a déjà son idée en tête : cette fois-ci, il dormira en mer !
Lorsque nous l’avons rencontré en Corse, Philippe nous a donné quelques détails sur cette envie un peu folle : son but n’est pas de dormir sur l’eau, comme dans un bateau, mais au contact direct de l’élément. Etre à l’horizontal à demi immergé. Il réfléchit aux différentes options, imagine une sorte de cylindre flottant qui laisserait passer l’eau.
En attendant, il revisite les lacs de son Jura natal et poursuit ses découvertes : il explore depuis peu une petite île de Méditerranée, qu’il souhaite garder secrète le temps de confirmer ses pistes, et hésite entre les raies mantas des Maldives et les orques de Norvège pour sa prochaine expédition. Je ne doute pas que nous ayons rapidement des nouvelles de l’homme-canon.
rando conseils
L’entraînement : « L’idée, c’est d’y aller progressivement. Je fais une sortie, je vois comment ça se passe, j’adapte la suivante. L’important, ce n’est pas le physique, ni la performance de distance, mais le temps que tu passes dans l’eau sans que le milieu soit hostile, ou que tu sois complètement crevé à la sortie. »
Le matériel : « Il doit être impeccable, vérifier avant chaque randonnée. Prévoir des élastiques pour un bricolage éventuel, des sangles de masque, des embouts. Bien sûr, ne pas oublier la bouée, voire la doubler. »
L’alimentation : « Prévoir au moins 3-4 litres d’eau et ne pas partir en ayant faim. »
La sécurité : « Attention à l’atterrissage ! Il faut toujours trouver la sortie avant de partir ! Où faut-il remonter ? L’endroit est-il assez stable ? Toujours repérer, même si on connaît le coin ; de nouveaux aménagements peuvent tout changer. On peut mettre des repères aux endroits facilement abordables. Attention aussi à la méconnaissance des courants. »
Les expéditions de plus de 20 km :
« Partir au lever du soleil pour pouvoir rentrer avant la nuit. Ca veut dire que tu t’es levé deux heures avant pour manger, te préparer, vérifier une dernière fois le matériel. A raison de 2-3 km par heure, aidé par les vagues et le courant, tu peux faire une trentaine de kilomètres en onze heures.
Emmener 6 litres d’eau minimum, voire plus dans les pays chauds ; on se rend difficilement compte que l’on sue dans l’eau.
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